ARTICLE > À la reconquête des temps improductifs / esse 94, automne 2018 (dossier travail/labour)

Devant le progrès de l’automatisation et de la mécanisation au début du 20e siècle, l’économiste John Maynard Keynes prévoyait que le travail salarié serait réduit à trois heures par jour d’ici l’année 2030 dans les pays occidentaux. La croissance économique et la hausse de la productivité auraient en effet dû conduire à une augmentation générale du temps libre ; or, certaines personnes travaillent de plus en plus au détriment d’autres qui sont au chômage. L’une des explications possibles est politique. Le fait de ne pas travailler, comme dans le mythe du pays de Cocagne, au Moyen-Âge, est plutôt considéré aujourd’hui par les autorités et les dirigeants comme un risque potentiel : « Il y a de bonnes raisons de redouter […] que le temps libre, l’obligation du temps libre, apporte avec lui l’infini tictac de l’ennui, de l’oisiveté, de l’immoralité et de la violence personnelle accrue. »

Avec l’arrivée des nouvelles technologies – du téléphone intelligent, notamment –, le temps de travail de ceux qui ont un emploi tend même à empiéter sur les loisirs et la vie personnelle augmentant le stress et les cas d’épuisements professionnels sans pour autant accroitre la productivité. Les artistes, à qui l’on envie souvent une activité perçue comme libre et faiblement routinière, sont aussi confrontés à ces mutations. Non seulement les exigences de visibilité dans un monde concurrentiel entrainent la nécessité de savoir gérer son activité comme une entreprise, sur le plan de l’organisation et de la communication, mais la plupart des artistes sont aussi souvent confrontés à la réalité du travail salarié dans le cadre de leurs emplois dits « alimentaires ». Dans leur pratique artistique, certains artistes s’invitent de plus en plus souvent dans la réalité du monde du travail. Ils y agissent même directement, en devenant parfois employeurs, pour mieux en faire saillir les aberrations ou tenter de générer un temps improductif. Ils anticipent en cela un monde post-travail dans lequel le temps libéré permettrait de créer des projets individuels et collectifs et participent ainsi à la définition d’un « travail » qui ne serait plus conditionné à l’obtention d’un salaire.

Vers le post-travail…

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Adrián Melis, Surplus Production Line, capture vidéo, 2014. Photo : permission de l’artiste & Adn Galeria, Barcelone

 

 

Résumé : Face aux mutations actuelles dans le monde du travail, certains artistes s’intéressent à la question du post-travail. Ils y participent parfois en devenant eux-mêmes employeurs afin de faire saillir les aberrations d’une activité salarié qui, non seulement n’est pas aussi productive qu’elle le devrait, mais qui est aussi susceptible de confiner les employés dans des tâches absurdes qui n’ont pas sens. Face à ce constat, ils cherchent à reconquérir des temps improductifs et anticipent en cela un monde dans lequel le temps libéré permettrait de créer des projets individuels et collectifs plus utiles à la société.

 

Dossier travail  94 – Automne 2018

Comment les artistes s’emparent-ils du geste laborieux ? Sont-ils aussi aliénés que les travailleurs du capitalisme ou peuvent-ils plutôt être des modèles pour imaginer une vie moins axée sur le travail ? Ce dossier propose de réfléchir sur le temps ouvré et le travail improductif, les mécanismes du pouvoir bureaucratique, la servitude volontaire ou l’autoexploitation des artistes, en abordant de façon sensible et engagée les tensions que ces enjeux soulèvent, que ce soit par rapport aux dynamiques de pouvoir, aux iniquités dans les conditions de travail ou au recours à une main-d’œuvre non-salariée. Le numéro rend également compte de pratiques d’artistes jetant la lumière sur la situation des autres travailleurs et travailleuses, leurs conditions salariales, leurs gestes routiniers, leur expérience physique ou psychique, de même que les matériaux qui accompagnent leur labeur.

 

Contenu du dossier :

 

Le travail sans fin

Sylvette Babin

À la reconquête des temps improductifs

Nathalie Desmet

Ni artiste ni travailleur

Marc James Léger

La logique administrative dans les œuvres de Jo-Anne Balcaen et d’Anne-Marie Proulx

Michael DiRisio

De l’autoexploitation à la responsabilisation collective

Dominique Sirois-Rouleau

Parler la langue de l’ennemi (ou pas)

Eloïse Guénard

Jute, travail enchevêtré et capitaux internationaux

Sarah Amarica

PORTFOLIO

Mika Rottenberg

par Violaine Boutet de Monvel

Richard Ibghy & Marilou Lemmens

par Anne Bertrand

Kim Waldron

par Saelan Twerdy

Brendan Fernandes

par Didier Morelli

Les Sabines

par Philippe Dumaine

 

 

 

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