ARTICLE > Jean-Pierre Aubé, « Electrosmogs », RAM radioartemobile Rome| esse webzine

Après la performance Electrosmog Venezia présentée à l’occasion de la Biennale de Venise les 8 et 9 mai, l’exposition Electrosmogs rassemble une sélection d’œuvres de Jean-Pierre Aubé permettant de saisir l’évolution de son travail depuis une quinzaine d’années. Le titre de l’exposition témoigne d’une attention particulière portée à la pollution électromagnétique émise par les appareils techniques construits par les humains, mais l’intérêt de l’artiste pour ces ondes radio ou ces champs magnétiques s’est d’abord fait en relation avec les environnements naturels : les grands espaces qui, justement, ne sont pas pollués par l’activité humaine. Le fondement de la réflexion est lié à l’association de deux éléments qui semblent difficilement se concilier : la nature et les ondes radio. La vidéo V.L.F Natural Radio (2000-2005) présente un déroulé de paysages filmés aussi bien en Finlande, qu’en Écosse ou au Québec dont la bande sonore est réalisée à partir de la captation d’ondes de très basses fréquences. En tentant de trouver les paysages vierges des fréquences produites par les humains, Aubé s’est confronté à leur rareté. La Terre est devenue un immense champ électrique, les endroits non contaminés se méritent et impliquent une exploration minutieuse, comme en témoigne une photographie de l’artiste le montrant en pleine quête sur la Baltique (Capture de sons V.L.F sur la Baltique, 2002).

Jean-Pierre Aubé, vue de l’exposition « Electrosmogs », RAM radioartemobile, Rome, 2015. Photo : Yamina Tavani, permission de RAM radioartemobile
Jean-Pierre Aubé, vue de l’exposition « Electrosmogs », RAM radioartemobile, Rome, 2015. Photo : Yamina Tavani, permission de RAM radioartemobile

Mais Jean-Pierre Aubé est faiseur d’images avant tout. Son objet premier est de donner une forme visible à ces ondes imperceptibles à l’oreille. Les images de spectres électromagnétiques qu’il produit sont toujours le fruit d’une invention graphique ou d’une transcription visuelle personnelle. Celles qu’il a réalisées à partir des électrosmogs d’Istanbul, Mumbai, Venise ou encore Berlin sont ainsi le savant mélange de la couleur du ciel au moment de la captation multipliée par la puissance du signal radio. Le résultat donne lieu à des cercles concentriques (Graphiques de l’Electrosmog de 0.1 à 144 MHz, 2012-2015) allant de bleus clairs à des noirs profonds, en passant par une gamme de camaïeux gris ; la profondeur correspondant à la capacité des ondes à voyager plus ou moins loin. On ne peut s’empêcher d’y voir des images actualisées des représentations de sphères célestes médiévales. Et lorsqu’on connaît le danger que peuvent représenter ces ondes, en terme sanitaire, l’ordonnancement de l’univers y est même proche des cercles de Dante.

La compréhension et l’analyse des ondes invisibles appartiennent chez Aubé au registre esthétique, mais leurs portées vont au-delà.

La vidéo Radio Vaticana (2015) présente en effet un aspect plus politique. Des images d’antennes filmées sont associées aux sons radiophoniques captés par l’artiste. Le centre émetteur de la radio du Vatican, capable d’émettre en ondes courtes ou moyennes, est l’un des plus importants au monde. Inauguré en 1931, il a eu un rôle décisif pendant la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, comme le rappelle le communiqué du Saint-Siège à l’occasion des 75 ans de radio Vatican, cette dernière « constitue un moyen de pénétration capillaire et efficace dans certaines régions du globe ». Le centre de diffusion bénéficie de l’extraterritorialité et n’est soumis à aucune réglementation en termes de transmission. En 2001, le gouvernement italien avait dû menacer la radio pour l’obliger à réduire son émission de champs électromagnétiques, les antennes étant accusées de provoquer des problèmes de santé importants.

Une grande menace pèse sur la perception des éléments naturels et sur la captation de leurs sons électriques. À travers ses paysages de données invisibles, Jean-Pierre Aubé nous présente l’humain comme un véritable parasite de l’atmosphère et de la magnétosphère. Le phénomène ne fait que commencer.

à lire sur le site de esse 

Jean-Pierre Aubé, Electrosmog Venezia, 7-8 mai 2015, Performance sur le Campo Santa Margherita.
Commissariat : Louise Déry

Jean-Pierre Aubé, Electrosmog Venezia, 2015. Photo : Nathalie Desmet

21 h 10. Trois lumières bleutées, dansantes, émergent du fond du Campo Santa Margherita. À mesure qu’elles s’approchent, on comprend qu’il s’agit de lampes frontales, celles de trois personnes qui entrainent avec elles un chariot vénitien, typique de ceux qui servent à ravitailler la ville. Le chargement est difficile à déterminer avec précision : un escabeau, une caisse et un carton peut-être. D’un pas décidé, la tête enfouie sous leurs capuches noires, elles parcourent une partie de la place avant de s’arrêter devant un bâtiment de la polizia municipale. On se doute que ce ne sont pas des spéléologues ; ils en auraient pourtant presque l’allure. Les touristes et autres résidents temporaires de la place, nombreux en ce début de soirée, se demandent alors à quelles réparations ils vont assister. Le contexte ne se prête pas à la spéléologie, mais l’activité qui se prépare n’est pas si lointaine : repérage, exploration, cartographie, non d’une cavité souterraine, mais d’une zone limitée du ciel. Le déballage commence : matériel électronique, boîtiers, câbles et connecteurs en tout genre s’étalent.

Pendant l’installation, l’une des membres de l’équipe circule comme pour démarquer un territoire invisible. La lumière qu’elle porte au front trace un cercle bleuté autour du chariot, pendant qu’un autre membre se munit d’une antenne de fortune pour sillonner la place. Avec ce dispositif, Jean-Pierre Aubé initie l’édition vénitienne de la série Electrosmog. Depuis plusieurs années, il fait le tour du monde à la recherche des émissions électromagnétiques produites par les humains, pour leur donner une dimension visible. Avec Electrosmog Venezia, réalisée grâce à la complicité de la commissaire Louise Déry, il s’apprête à capter les ondes des portables cellulaires pour en faire des images. Pour la première fois, il s’intéresse exclusivement à ces ondes particulières qui ne produisent pas de sons audibles par les êtres humains mais essentiellement du bruit. Sur le mur de la police municipale, quelques indications techniques apparaissent « Nous sommes syntonisés entre 930 et 960 MHz ».

Jean-Pierre Aubé, Electrosmog Venezia, 2015. Photo : Nathalie Desmet
Jean-Pierre Aubé, Electrosmog Venezia, 2015. Photo : Nathalie Desmet

Pour les non-initiés, la performance prend des allures de fiction technologique. Une fois que les données ont été capturées, traitées par l’artiste, un écran composé d’un simple carton peint, accroché par des pinces à linge sur l’escabeau, est installé face au chariot. La projection des images commence. Jean-Pierre Aubé transpose les data qu’il enregistre en temps réel en un film sur lequel se succèdent des lignes blanches et noires correspondant aux émissions des téléphones. Elles défilent et forment une sorte de coupe géologique en mouvement, semblable à une matrice. Véritable composition qu’il fabrique à partir de son logiciel, elle semble transcrire les variations d’un langage invisible qui viendrait d’en haut. L’artiste a remarqué que certaines data ne sont pas cryptées, la réflexion sur leur utilisation potentielle, à bon ou mauvais escient, constitue une autre dimension du projet.

En ces moments d’ouverture de la Biennale, le monde entier se retrouve dans la ville hyperconnectée. Autant de nuisances invisibles, voire de dangers sanitaires que Jean-Pierre Aubé nous permet de mieux percevoir. L’artiste met Venise sur un autre registre de sensibilité. Rien ne s’accorde en effet plus difficilement avec l’imaginaire et le mythe de Venise que la prise de conscience d’un smog électromagnétique. Jean-Pierre Aubé réveille notre fibre paranoïaque. Force est de constater que Venise ne résiste pas à notre perception naïve et est, comme toutes les autres villes, contaminée par les affres du monde moderne.

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