{"id":340,"date":"2014-04-19T13:52:26","date_gmt":"2014-04-19T12:52:26","guid":{"rendered":"http:\/\/nathaliedesmet.fr\/?p=340"},"modified":"2014-04-19T13:52:26","modified_gmt":"2014-04-19T12:52:26","slug":"expocatalogue-outremondes-exposition-de-chloe-poizat-de-poussiere-et-de-vent-musee-canel","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/nathaliedesmet.fr\/blog\/expocatalogue-outremondes-exposition-de-chloe-poizat-de-poussiere-et-de-vent-musee-canel\/","title":{"rendered":"EXPO\/CATALOGUE > Outremondes, exposition de Chlo\u00e9 Poizat, \u00ab\u00a0De poussi\u00e8re et de vent\u00a0\u00bb, Mus\u00e9e Canel"},"content":{"rendered":"<p>Texte publi\u00e9 dans le catalogue de l&rsquo;exposition\u00a0\u00ab\u00a0De poussi\u00e8re et de vent\u00a0\u00bb, 15 mars-13 mai 2014, Mus\u00e9e Canel, Pont-Audemer.<\/p>\n<p>Outremondes<\/p>\n<p>\u00abTout s\u2019en va vers un m\u00eame lieu : tout vient de la poussi\u00e8re, tout s\u2019en retourne \u00e0 la poussi\u00e8re\u00bb nous disait Qoh\u00e9let (<em>L\u2019\u00c9ccl\u00e9siaste<\/em>, chap. 2, verset 20). Chlo\u00e9 Poizat semble refuser cet ordre in\u00e9luctable des choses en donnant forme aux revenants, aux fant\u00f4mes, aux spectres, \u00e0 ce monde \u00e9vanescent et translucide qui peuple notre imaginaire archa\u00efque. Le dessin avec toutes les possibilit\u00e9s graphiques qu\u2019il offre est son m\u00e9dium de pr\u00e9dilection. Cependant il est fort r\u00e9ducteur de penser que la pratique de Chlo\u00e9 Poizat se limite au dessin. Depuis plus de vingt ans en effet, elle cr\u00e9e sa propre archive d\u2019images imprim\u00e9es. Tout dessin trouve son origine dans cet \u00e9norme fonds iconographique personnel. Son corpus donne une place importante aux livres d\u2019images de la fin du 19<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, moment d\u00e9cisif de la g\u00e9n\u00e9ralisation de la photographie qui allait donner aux images une nouvelle dimension. La multiplication in\u00e9dite des images, permise par l\u2019imprimerie photographique apparue d\u00e8s le milieu du si\u00e8cle, donna lieu \u00e0 une production massive d\u2019images venues de contr\u00e9es lointaines. Si la profusion des images est accus\u00e9e de conduire \u00e0 une perte de l\u2019aura de certains objets dont les images sont diffus\u00e9es en masse, elle donne aussi naissance \u00e0 un nouvel imaginaire. Chlo\u00e9 Poizat s\u2019int\u00e9resse donc aussi in\u00e9vitablement au potentiel iconologique de ce fonds. Qu\u2019est-ce que l\u2019assemblage d\u2019une image avec une autre va pouvoir dire d\u2019une \u00e9poque ou du monde dans lequel on vit, dans lequel on a v\u00e9cu ? Ce fonds lui sert \u00e0 produire une arch\u00e9ologie de l\u2019image et du dessin. L\u2019<em>arkh\u00e8<\/em>, \u00e0 l\u2019origine du terme archive, est en grec, comme le rappelait Jacques Derrida, \u00e0 la fois le commencement et le commandement. Le dessin appara\u00eet comme le moyen de rendre visible ce qui n\u2019est pas imm\u00e9diatement apparent dans cette archive.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Apparition\/disparition<\/em><\/p>\n<p>En utilisant le fonds iconographique des photographies spirites produites en masse \u00e0 la fin du 19<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et au d\u00e9but du 20<sup>e<\/sup> si\u00e8cle ou les images des films de s\u00e9ries B ou de s\u00e9rie Z des ann\u00e9es 1940 &#8211; 1970, Chlo\u00e9 Poizat analyse les \u00e9l\u00e9ments structurants de notre imaginaire. Son travail t\u00e9moigne d\u2019un go\u00fbt certain pour les images mentales relatives aux phobies archa\u00efques : peur du noir, de l\u2019inconnu, peur d\u2019\u00eatre pourchass\u00e9, peur de certains \u00e9l\u00e9ments naturels, angoisses de d\u00e9mant\u00e8lement, de perte, d\u2019abandon ou de d\u00e9voration\u2026 La plupart des travaux de Chlo\u00e9 Poizat r\u00e9veillent en nous ces angoisses, que tout un chacun a d\u00fb vivre.<\/p>\n<p>D\u00e8s ses d\u00e9buts, la photographie a \u00e9t\u00e9 suspect\u00e9e de porter atteinte \u00e0 l\u2019int\u00e9grit\u00e9 corporelle. On pensait qu\u2019\u00e0 force de se faire photographier, on perdrait son essence constitutive. Honor\u00e9 de Balzac imaginait par exemple que tous les corps \u00e9taient compos\u00e9s de couches superpos\u00e9es, tel un oignon, que chaque prise photographique enlevait. Il pensait que la r\u00e9p\u00e9tition des expositions photographiques pourrait conduire \u00e0 leur perte. Perdre l\u2019un de ses spectres, l\u2019une de ses couches auratiques, et donc son essence en tant qu\u2019\u00eatre humain, \u00e9tait une crainte tr\u00e8s partag\u00e9e.<\/p>\n<p>La croyance en cette substance imperceptible, invisible \u00e0 l\u2019oeil nu, et que la photographie pouvait capturer, devint le sujet d\u2019une pratique photographique tr\u00e8s r\u00e9pandue d\u00e8s fin du 19<sup>e<\/sup> si\u00e8cle consistant \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler ces manifestations spectrales ou auratiques. \u00c0 l\u2019issue de s\u00e9ances de pose conduites par des m\u00e9diums, des spectres ou des formes blanch\u00e2tres exhal\u00e9es par le nez ou la bouche des sujets photographi\u00e9s pouvaient appara\u00eetre. Dans plusieurs projets, Chlo\u00e9 Poizat s\u2019inspire de ces photographies spirites. Une partie de la s\u00e9rie <em>Spirites<\/em> (2011 &#8211; 2013) les r\u00e9interpr\u00e8te au format 10 x 15 cm, format sensiblement identique \u00e0 celui des photographies de l\u2019\u00e9poque, et donne du m\u00eame coup au dessin une force et une fonction inhabituelle : celle de r\u00e9v\u00e9ler \u00e0 son tour ces formes spectrales que seule la photographie \u00e9tait en mesure de faire un si\u00e8cle plus t\u00f4t. <em>Dessin fant\u00f4me<\/em>, (2011 &#8211; 2013), une s\u00e9rie de dessins jouant sur la semi-opacit\u00e9 du papier, d\u00e9compose l\u2019apparition des spectres. La transparence du papier permet de superposer deux images, l\u2019une \u00e9tant vue comme l\u2019\u00e9manation possible de l\u2019autre. Le dessin sur la premi\u00e8re feuille fait advenir une autre image par superposition. Chaque dessin \u00e9tant compl\u00e9mentaire de l\u2019autre, il r\u00e9v\u00e8le aussi l\u2019absence contenue dans toute image lorsqu\u2019elle est seule, d\u00e9contextualis\u00e9e. La s\u00e9rie montre aussi le double langage des images. Comme Gaston Bachelard l\u2019affirmait dans <em>L\u2019Air et les songes<\/em> : \u00abSans doute, en sa vie prodigieuse, l\u2019imaginaire d\u00e9pose des images, mais il se pr\u00e9sente toujours comme un au-del\u00e0 des images, il est toujours un peu plus que ses images\u00bb. C\u2019est bien \u00e0 la fronti\u00e8re entre images et imaginaire que Chlo\u00e9 Poizat nous emm\u00e8ne. Le dessin est un outil parfait pour qui cherche \u00e0 mieux comprendre les incartades de l\u2019imaginaire.<\/p>\n<figure id=\"attachment_345\" aria-describedby=\"caption-attachment-345\" style=\"width: 196px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/nathaliedesmet.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/04\/31_chloe-poizat-spirites-central-m.jpg\"><img loading=\"lazy\" class=\"size-medium wp-image-345\" src=\"http:\/\/nathaliedesmet.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/04\/31_chloe-poizat-spirites-central-m-196x300.jpg\" alt=\"SPIRITES Chlo\u00e9 Poizat, Spirites, 2011 - 2013 Ensemble de 43 dessins Formats divers  Techniques diverses sur papier divers Dimension variable env. L 243 x H 120\" width=\"196\" height=\"300\" srcset=\"http:\/\/nathaliedesmet.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2015\/04\/31_chloe-poizat-spirites-central-m-196x300.jpg 196w, http:\/\/nathaliedesmet.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2015\/04\/31_chloe-poizat-spirites-central-m.jpg 426w\" sizes=\"(max-width: 196px) 100vw, 196px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-345\" class=\"wp-caption-text\">SPIRITES<br \/>Chlo\u00e9 Poizat, Spirites, 2011 &#8211; 2013<br \/>Ensemble de 43 dessins<br \/>Formats divers<br \/>Techniques diverses sur papier divers<br \/>Dimension variable env. L 243 x H 120<\/figcaption><\/figure>\n<p><em>La Table Dicte<\/em> (2013) fait r\u00e9f\u00e9rence aux tables utilis\u00e9es pendant les s\u00e9ances de spiritisme, g\u00e9n\u00e9ralement connect\u00e9es \u00e0 un esprit &#8211; encore appel\u00e9 un guide &#8211; de l\u2019outremonde, dictant des mots en vers ou en prose. Ici les formes spectrales apparaissent \u00e0 m\u00eame la table, grav\u00e9es dans le bois, comme si le guide \u00e9tait \u00e0 l\u2019origine du dessin. Au cours du 19<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, il n\u2019\u00e9tait pas rare que le milieu litt\u00e9raire et artistique f\u00fbt fascin\u00e9 par cette \u00abfluidomanie\u00bb, Victor Hugo le fut par exemple lors de son s\u00e9jour \u00e0 Jersey et Guernesey \u00e0 partir de 1851. Les esprits de grands dessinateurs sont parfois venus guider les apprentis m\u00e9diums, comme L\u00e9onard de Vinci guide du peintre d\u2019art brut Augustin Lesage. Chlo\u00e9 Poizat est cependant plus proche de Rapha\u00ebl Lonn\u00e9, qui en \u00e9tat de transe lors de s\u00e9ances de spiritisme, pouvait cr\u00e9er des dessins automatiques \u00e0 figures mi-animales, mi-v\u00e9g\u00e9tales.<\/p>\n<p>Ce qui int\u00e9resse Chlo\u00e9 Poizat n\u2019est pas de communiquer avec l\u2019au-del\u00e0 mais de retrouver les gestes qui ont dirig\u00e9 ces m\u00e9diums, une forme d\u2019enregistrement sismographique des activit\u00e9s spectrales, de leurs r\u00e9sonances, mais aussi de tout ce que peut enregistrer l\u2019inconscient. Ses faux dessins m\u00e9diumniques sont ainsi des dessins abstraits dont les formes qui \u00e9mergent sont des effets d\u2019ondes. Une forme d\u2019\u00e9criture automatique qui reprend les pr\u00e9ceptes des \u00abguides\u00bb d\u2019Augustin Lesage : \u00ab Ne cherche pas \u00e0 savoir ce que tu fais \u00bb.<\/p>\n<p>M\u00eame si ce travail na\u00eet d\u2019un int\u00e9r\u00eat pour les images spirites, il n\u2019est pas d\u00e9connect\u00e9 de l\u2019histoire familiale de l\u2019artiste. Il y a dans la famille de Chlo\u00e9 Poizat une tante m\u00e9dium. Le <em>Napperon<\/em> (2013) est d\u2019ailleurs l\u2019occasion de m\u00e9langer plusieurs r\u00e9cits de famille. Sur ce v\u00e9ritable napperon, donn\u00e9 par sa belle-famille, figure au centre l\u2019un de ces guides m\u00e9diumniques tels qu\u2019elle les imagine, avec humour, et une pointe d\u2019ironie : un guide dont la t\u00eate est affubl\u00e9e de cornes de limace. Celui-ci produit un amalgame d\u2019images, ind\u00e9cises, informes, grouillantes, visibles sur la table, que seul l\u2019imaginaire parvient \u00e0 mettre en place.<\/p>\n<p>Tout porte \u00e0 croire que les fant\u00f4mes, les revenants ou les spectres ont pour Chlo\u00e9 Poizat la m\u00eame fonction d\u2019analyse que les images de nymphes avaient pour Aby Warburg. Georges Didi-Huberman y voyait \u00ab l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une image capable de tout ; sa beaut\u00e9 \u00e9tait capable de se convertir en horreur [\u2026] ; son offrande de fruits capable de se transformer en t\u00eate coup\u00e9e ; sa belle chevelure dans le vent capable d\u2019\u00eatre arrach\u00e9e de d\u00e9sespoir\u00bb. (Georges Didi-Huberman, <em>L\u2019image survivante. Histoire de l\u2019art et temps des fant\u00f4mes selon Aby Warburg<\/em>, 2002).<\/p>\n<p>Les images utilis\u00e9es par Chlo\u00e9 Poizat sont les images d\u2019une culture, produite par une \u00e9poque. Ce sont aussi, en d\u00e9pit de l\u2019apparente ironie qu\u2019elle utilise pour les d\u00e9tourner, des images survivantes, t\u00e9moins d\u2019une histoire et d\u2019une m\u00e9moire tr\u00e8s situ\u00e9e.<\/p>\n<p>Dans le registre du visuel, la repr\u00e9sentation de l\u2019outremonde est relativement permanente au cours des si\u00e8cles : figures \u00e9vanescentes, transparences, superpositions\u2026 De ce corpus d\u2019images contemporaines du d\u00e9but de la photographie, qu\u2019est-ce qui survit aujourd\u2019hui ?<\/p>\n<p>Dans <em>S\u00e9rie Z<\/em>, un ensemble de 196 dessins, Chlo\u00e9 Poizat s\u2019inspire du cin\u00e9ma \u00e0 petits budgets de s\u00e9rie B dans lesquels zombies, revenants et morts-vivants ont la part belle. <em>La Nuit des morts-vivants<\/em> (1968) de George A. Romero, <em>Vaudou<\/em> de Jacques Tourneur (1943), ou encore <em>Le mort-vivant<\/em> de Bob Clark (1974), sont des sources d\u2019inspiration in\u00e9puisables.<\/p>\n<p>Le personnage de <em>S\u00e9rie Z<\/em>, dont le visage est fait d\u2019une multitude de petits masques \u00e9pingl\u00e9s, est un personnage fragile dont le corps est fait du m\u00eame dessin trembl\u00e9 que les dessins m\u00e9diumniques. Le mort-vivant, un \u00eatre qui n\u2019existe pas et qui revient ici sous des formes multiples, fascine. Les petites \u00e9pingles rappellent les rites vaudou, mais sont aussi l\u2019occasion pour Chlo\u00e9 Poizat de montrer son go\u00fbt pour le montage et l\u2019assemblage. Les s\u00e9ries B ne sont plus du tout terrifiantes tant le bricolage est apparent.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Illusions paysag\u00e8res<\/em><\/p>\n<p>Les <em>Paysages portatifs <\/em>(2011) sont en partie inspir\u00e9s par l\u2019<em>Abr\u00e9g\u00e9 d\u2019histoire de la litt\u00e9rature portative<\/em> d\u2019Enrique Vila-Matas. Dans cet abr\u00e9g\u00e9, Les Shandys, regroup\u00e9s en une soci\u00e9t\u00e9 secr\u00e8te, ont la volont\u00e9 de r\u00e9duire leurs oeuvres pour mieux les transporter. Chlo\u00e9 Poizat, offrant au passage un commentaire sur les produits d\u00e9riv\u00e9s du tourisme de masse, rend portatif le paysage. S\u2019approprier le monde et l\u2019emmener avec soi ou, au choix, pr\u00e9f\u00e9rer le voyage immobile : un geste d\u00e9risoire qui ne manque pas d\u2019absurdit\u00e9. Dans la tradition picturale, avant l\u2019apparition de la photographie, les images miniatures permettaient de conna\u00eetre un visage \u00e0 distance. Le voyage permis par le paysage portatif est un voyage moderne qui permet d\u2019\u00eatre dans un paysage tout en en regardant un autre.<\/p>\n<p>Dans ces paysages correspondant parfois \u00e0 des lieux identifiables, comme l\u2019\u00eele entour\u00e9e de peupliers \u00e0 Ermenonville o\u00f9 fut enterr\u00e9 Jean-Jacques Rousseau ou certains sites dessin\u00e9s par Hubert Robert, apparaissent des figures monstrueuses, sorte de figures tut\u00e9laires dont on ne sait si elles nous veulent du bien ou du mal, comme dans <em>Paysages accident\u00e9s<\/em>.<\/p>\n<p>Pour Chlo\u00e9 Poizat, ces figures sont des formes d\u2019<em>Odradek<\/em>, cr\u00e9ature difficile \u00e0 cerner d\u2019une \u00abmobilit\u00e9 extraordinaire et proprement insaisissable\u00bb selon les termes de leur inventeur, Franz Kafka. Elles incarnent ici \u00e0 la fois l\u2019esprit d\u2019un lieu ou la m\u00e9moire inconsciente des gens qui y vivent.<\/p>\n<p>La s\u00e9rie des <em>Grands Rochers<\/em> (2012) donne une place plus importante aux \u00e9l\u00e9ments min\u00e9raux du paysage et constitue une extension de la s\u00e9rie <em>Paysages portatifs<\/em>. Dans ces deux s\u00e9ries, l\u2019artiste s\u2019inspire des paysages d\u2019illusion et des parcs \u00e0 fabriques cr\u00e9\u00e9s au 18<sup>e<\/sup> si\u00e8cle notamment : des \u00e9l\u00e9ments architecturaux destin\u00e9s \u00e0 ponctuer les jardins et \u00e0 donner l\u2019illusion d\u2019\u00eatre dans un v\u00e9ritable paysage. Elle porte son choix sur les fabriques dites naturelles : grottes ornementales ou rochers artificiels. Hors de tout environnement r\u00e9ellement naturel, ces fabriques doivent cr\u00e9er des moments de surprise dans les jardins. Le collage de ces \u00e9l\u00e9ments artificiels, l\u2019assemblage d\u2019\u00e9l\u00e9ments disparates dans les dessins de Chlo\u00e9 Poizat rel\u00e8vent du m\u00eame proc\u00e9d\u00e9 illusionniste.<\/p>\n<figure id=\"attachment_344\" aria-describedby=\"caption-attachment-344\" style=\"width: 300px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/nathaliedesmet.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/04\/18_61_poizat-grand-rocher-2.jpg\"><img loading=\"lazy\" class=\"size-medium wp-image-344\" src=\"http:\/\/nathaliedesmet.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/04\/18_61_poizat-grand-rocher-2-300x198.jpg\" alt=\"Chlo\u00e9 Poizat, Grand Rocher, 2012  Pastel sec sur papier L 233 x H 150 cm\" width=\"300\" height=\"198\" srcset=\"http:\/\/nathaliedesmet.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2015\/04\/18_61_poizat-grand-rocher-2-300x198.jpg 300w, http:\/\/nathaliedesmet.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2015\/04\/18_61_poizat-grand-rocher-2-768x506.jpg 768w, http:\/\/nathaliedesmet.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2015\/04\/18_61_poizat-grand-rocher-2.jpg 850w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-344\" class=\"wp-caption-text\">Chlo\u00e9 Poizat, Grand Rocher, 2012<br \/>Pastel sec sur papier<br \/>L 233 x H 150 cm<\/figcaption><\/figure>\n<p>Le choix de ces fabriques dans <em>Grands Rochers,<\/em> combin\u00e9 avec la grandeur des dessins, les place aussi dans la tradition du sublime. Les fabriques ont eu leur heure de gloire pendant la p\u00e9riode romantique, lorsqu\u2019elles \u00e9taient pr\u00e9textes \u00e0 replacer l\u2019homme dans son environnement et \u00e0 reproduire une esth\u00e9tique du sublime \u00e0 l\u2019\u00e9chelle miniature. Reconstituer le \u00abplaisant sentiment d\u2019horreur\u00bb qu\u2019avait eu par exemple Joseph Addison \u00e0 la vue des Alpes. Les romantiques appr\u00e9ciaient particuli\u00e8rement le m\u00e9lange du grotesque et du sublime. En y regardant attentivement, les rochers dessin\u00e9s par Chlo\u00e9 Poizat sont truff\u00e9s d\u2019animaux discrets, de personnages qui ne demandent qu\u2019\u00e0 surgir, comme dans les ornements grotesques antiques.<\/p>\n<p>Le grotesque prend un double sens ici, ornemental mais aussi comique, \u00e0 travers les personnages qui surgissent de ces fabriques : terrifiants car \u00e9vanescents ou fantomatiques, mais affubl\u00e9s d\u2019un grand nez ou d\u2019un sourire exag\u00e9r\u00e9. Le regard vide et sans affect, ces personnages qui peuplent ces paysages, <em>Odradek <\/em>des lieux, peuvent aussi devenir symboliques d\u2019une rupture entre l\u2019homme et la nature.<\/p>\n<p>Dans <em>Vacance anthropique<\/em> (2009), l\u2019homme retrouve difficilement sa place dans l\u2019espace naturel. Chlo\u00e9 Poizat choisit des images vierges, vides, issues de la <em>Nouvelle G\u00e9ographie Universelle<\/em> d\u2019Ernest Granger parue en 1922, images prises avant le d\u00e9veloppement du tourisme de masse. Elle y transf\u00e8re des personnages qui semblent n\u2019avoir rien affaire avec les paysages dans lesquels ils se trouvent ; leur couleur rouge contraste avec le fond noir et blanc des paysages. Chacun est affubl\u00e9 d\u2019un instrument orange fluo \u2013 couleur difficilement reproductible \u2013 t\u00e9l\u00e9phone, hache, bouteille de soda, comme cet homme assis dans une jungle avec un volant entre les mains, mais les traces de civilisation, de modernit\u00e9 ont disparu. Ces hommes et ces femmes, inadapt\u00e9s, fant\u00f4mes des touristes contemporains, ont parfois litt\u00e9ralement perdu la t\u00eate ; ils montrent des signes de psychose comme cette femme zombie tenant une jambe \u00e0 la main. Cette critique de la raison touristique est mise en sc\u00e8ne dans <em>La Poursuite du lointain<\/em> (2009 &#8211; 2013) dans laquelle un personnage \u00e0 t\u00eate de lapin appara\u00eet dans des photographies touristiques. L\u2019ordre des choses est invers\u00e9 ; le lapin semble bien s\u2019accoutumer aux milieux urbains, tandis que l\u2019homme cherche \u00e0 poss\u00e9der le paysage jusqu\u2019\u00e0 vouloir le porter avec soi.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Assemblage<\/em><\/p>\n<p>\u00c0 c\u00f4t\u00e9 du dessin, l\u2019une des pratiques favorites de Chlo\u00e9 Poizat est l\u2019assemblage d\u2019images et de mots. En fid\u00e8le lectrice de Georges P\u00e9rec, elle est aussi une adepte de la liste. Elle constitue par exemple des carnets de mots qu\u2019elle recueille dans ses lectures. Depuis 2010, tous les mots qu\u2019elle aime, qui la touchent, sont collect\u00e9s. Un exercice exigeant qui lui donne un nouveau mat\u00e9riau \u00e0 recomposer. Ces mots, elle les redessine et les utilise pour cr\u00e9er des r\u00e9cits ou pour organiser une s\u00e9rie de dessins, comme dans <em>Soigner ses mots<\/em> (2010) ou <em>FFFT<\/em> (2011 &#8211; 2013). Ces mots peuvent pr\u00e9sider \u00e0 une composition comme le titre <em>Formules secr\u00e8tes<\/em> (2013) constitu\u00e9 de deux mots not\u00e9s lors de la lecture du <em>Festin nu<\/em> de William Burroughs.<\/p>\n<p>Certains mots peuvent \u00eatre pr\u00e9lev\u00e9s d\u2019une composition et \u00eatre associ\u00e9s \u00e0 d\u2019autres dessins. Aucun des \u00e9l\u00e9ments n\u2019est fait pour une composition particuli\u00e8re, ils lui pr\u00e9existent.<\/p>\n<p>Ces assemblages faits de dessins, de mots, d\u2019images imprim\u00e9es transf\u00e9r\u00e9es sur papier, ou encore de collages peuvent \u00eatre recombin\u00e9s \u00e0 l\u2019infini en fonction de son iconoth\u00e8que personnelle. Ils peuvent aussi \u00eatre faits \u00e0 quatre mains, c\u2019est le cas de <em>Nos pi\u00e8ces mont\u00e9es<\/em> r\u00e9alis\u00e9es depuis 2011 avec Gianpaolo Pagni.<\/p>\n<p>Les associations propos\u00e9es donnent lieu \u00e0 des r\u00e9cits, des fictions. Si ces assemblages permettent de mieux comprendre l\u2019origine et la permanence des images, ils servent donc surtout \u00e0 raconter des histoires, \u00e0 nous plonger dans un monde d\u2019illusions.<\/p>\n<p>Nathalie Desmet, janvier 2014<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Texte publi\u00e9 dans le catalogue de l&rsquo;exposition\u00a0\u00ab\u00a0De poussi\u00e8re et de vent\u00a0\u00bb, 15 mars-13 mai 2014, Mus\u00e9e Canel, Pont-Audemer. Outremondes \u00abTout s\u2019en va vers un m\u00eame lieu : tout vient de la poussi\u00e8re, tout s\u2019en retourne \u00e0 la poussi\u00e8re\u00bb nous disait Qoh\u00e9let (L\u2019\u00c9ccl\u00e9siaste, chap. 2, verset 20). Chlo\u00e9 Poizat semble refuser cet ordre in\u00e9luctable des choses [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":341,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[1],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/nathaliedesmet.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/340"}],"collection":[{"href":"http:\/\/nathaliedesmet.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/nathaliedesmet.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/nathaliedesmet.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/nathaliedesmet.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=340"}],"version-history":[{"count":0,"href":"http:\/\/nathaliedesmet.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/340\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/nathaliedesmet.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media\/341"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/nathaliedesmet.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=340"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/nathaliedesmet.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=340"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/nathaliedesmet.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=340"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}